Traumatisme psychique : quand le corps n'oublie rien
« Je me sens mal, pourtant, cela s'est passé il y a longtemps »
« Pourquoi je suis encore angoissé, pourquoi est-ce que je réagis encore comme ça ? »
« Je sais que je suis en sécurité, mais mon corps ne le croit pas. »
Ces phrases sont fréquentes chez les personnes qui consultent après un événement traumatique. Elles expriment un paradoxe difficile à comprendre : comment quelque chose qui appartient au passé peut-il continuer à agir dans le présent ?
Anxiété, crises d'angoisse, cauchemars, hypervigilance, difficultés relationnelles, perte de confiance en soi, douleurs ou sensations corporelles inhabituelles… peuvent parfois être les traces d'une expérience qui n'a pas pu être pleinement intégrée.
Un traumatisme peut être récent, mais aussi remonter à plusieurs années, voire à l'enfance. Le temps, à lui seul, ne suffit pas toujours à apaiser une blessure psychique.
Qu'est-ce qu'un traumatisme psychique ?
Lorsque nous sommes confrontés à une situation de danger, notre organisme se mobilise pour nous protéger. Le cerveau détecte la menace et déclenche rapidement différentes réactions : se défendre, fuir, se figer ou chercher à se protéger.
Habituellement, lorsque le danger disparaît, le système d'alerte revient progressivement à son niveau habituel et l'expérience peut être intégrée à notre histoire.
Mais certaines situations dépassent les capacités d'adaptation du moment, notamment lorsqu'elles sont particulièrement menaçantes, imprévisibles, répétées ou impossibles à fuir.
Sans intégration du souvenir, celui-ci reste fortement associé aux émotions, aux sensations corporelles, aux images, aux odeurs ou aux pensées présentes au moment de l'événement.
C'est pourquoi une personne peut, des années plus tard, ressentir une peur intense dans une situation qui, objectivement, ne présente plus de danger : une odeur, une voix, un geste, une proximité physique, un lieu ou une manière de parler peuvent suffire à déclencher une réaction.
Parfois même, on ne comprend pas immédiatement ce qui vient de se passer. Le corps semble avoir reconnu quelque chose avant même que la pensée consciente ait compris.
Des traumatismes parfois invisibles
On pense spontanément aux accidents, aux agressions, aux violences sexuelles, aux attentats ou aux événements mettant directement la vie en danger.
Mais certaines expériences moins spectaculaires peuvent également laisser des traces profondes lorsqu'elles sont répétées ou vécues dans un contexte où la personne ne peut pas se protéger : violences psychologiques, humiliations, harcèlement, abandon, négligence affective, violences conjugales ou violences intrafamiliales…
Les expériences traumatiques vécues pendant l'enfance peuvent notamment affecter la construction de la sécurité intérieure, l'image de soi et la capacité à faire confiance. À l'âge adulte, elles peuvent parfois se manifester par une peur de l'abandon, une faible estime de soi, une hyperadaptation aux besoins des autres, des difficultés relationnelles ou un sentiment persistant d'insécurité.
Cela ne signifie pas que toute difficulté actuelle trouve nécessairement son origine dans un traumatisme. Mais lorsqu'un événement continue à produire une souffrance importante longtemps après qu'il s'est produit, il peut être utile de s'interroger sur ce qui n'a pas encore pu être intégré.
Quand le corps reste en état d'alerte
Après un traumatisme, le système d'alerte peut rester particulièrement sensible. La personne peut se sentir constamment sur ses gardes, être facilement surprise, avoir du mal à se détendre ou dormir difficilement. Elle peut ressentir une tension permanente ou avoir besoin de contrôler son environnement pour se sentir en sécurité. Certaines personnes disent :
« Je suis toujours sur mes gardes. »
« Je n'arrive jamais vraiment à me détendre. »
« Je sais que je ne suis plus en danger, mais je ressens toujours cette peur. »
Cette différence entre ce que l'on sait et ce que l'on ressent est essentielle. On peut parfaitement comprendre que le danger est terminé et continuer malgré tout à ressentir de l'insécurité. Le corps ne réagit alors pas seulement à ce qui se passe aujourd'hui. Il peut réagir à ce qu'il a appris à redouter hier.
Quand le traumatisme s'exprime par le corps
Les conséquences d'un traumatisme ne prennent pas toujours la forme de souvenirs envahissants. Certaines personnes consultent pour des symptômes qui leur semblent, au départ, sans rapport avec leur histoire : tensions musculaires, troubles du sommeil, fatigue, difficultés de concentration, troubles digestifs, sensations d'oppression, douleurs ou crises d'angoisse.
La souffrance corporelle est réelle. Il ne s'agit pas de dire que « tout est dans la tête ».
Le corps et le psychisme communiquent en permanence
Une situation de danger mobilise le système nerveux. La peur peut accélérer le cœur, modifier la respiration, contracter les muscles et mobiliser toute l'attention. Lorsque ce système d'alerte reste durablement sollicité, certaines réactions peuvent continuer à apparaître alors même que la menace a disparu.
C'est pourquoi le travail thérapeutique ne consiste pas uniquement à comprendre avec des mots ce qui s'est passé. Il est également important d'écouter ce que le corps ressent et exprime.
Le corps peut aussi se mettre en retrait
Le traumatisme ne provoque pas toujours de l'anxiété ou de l'agitation. Certaines personnes ressentent au contraire une forme de déconnexion : elles ont l'impression d'être absentes, de fonctionner « en pilote automatique », de ne plus ressentir certaines émotions ou sensations corporelles, voire d'observer leur vie comme de l'extérieur. On parle alors notamment de dissociation.
La dissociation
La dissociation peut être comprise comme une forme de protection. Lorsque l'expérience est trop intense pour être affrontée ou fuie, certaines perceptions, émotions ou sensations peuvent être mises à distance. Ce mécanisme a pu permettre de supporter une situation insupportable.
Mais lorsqu'il persiste longtemps après la disparition du danger, il peut devenir source de souffrance et donner le sentiment d'être coupé de soi.
Retrouver son corps plutôt que le combattre
Après certaines violences, notamment les violences sexuelles, le rapport au corps peut être profondément bouleversé. Le corps peut être vécu comme quelque chose qui a échappé au contrôle, qui a été envahi ou qui rappelle constamment ce qui s'est passé.
Certaines personnes cherchent alors à ne plus sentir. D'autres tentent de contrôler leur corps ou ont du mal à supporter leur image corporelle ou le contact physique. Le travail thérapeutique peut progressivement permettre de réinvestir son corps comme un espace qui nous appartient.
Il ne s'agit pas de forcer les sensations ni de demander à une personne traumatisée de « se reconnecter à son corps » trop rapidement. Il s'agit d'avancer à son rythme, dans un cadre suffisamment sécurisant, afin que les sensations puissent progressivement redevenir tolérables. Retrouver son corps, c'est aussi retrouver une partie de soi.
Pourquoi parler ne suffit-il pas toujours ?
Comprendre son histoire est souvent une étape essentielle. Mettre des mots sur ce que l'on a vécu peut apporter du sens et permettre de mieux comprendre ses réactions. Mais il arrive que, malgré cette compréhension, certaines réactions émotionnelles ou corporelles persistent.
Ce n'est pas un manque de volonté. Ce n'est pas non plus parce que l'on « ne fait pas assez d'efforts ». Le traumatisme implique notamment des mécanismes de mémoire et de réponse au danger qui peuvent continuer à fonctionner automatiquement, indépendamment de ce que nous savons consciemment.
On peut donc savoir que l'on est en sécurité tout en ressentant encore de la peur. C'est notamment sur cette difficulté que l'EMDR peut apporter une réponse spécifique.
Comment l'EMDR peut-il aider ?
L'EMDR — Eye Movement Desensitization and Reprocessing — est une psychothérapie utilisée notamment dans la prise en charge du psychotraumatisme. Contrairement à certaines idées reçues, l'EMDR ne consiste pas simplement à raconter ce qui s'est passé ni à commencer immédiatement des mouvements oculaires.
Le travail thérapeutique débute par une évaluation de la situation et la construction d'un cadre suffisamment sécurisant. Des ressources de stabilisation sont développées afin que la personne puisse progressivement aborder les expériences traumatiques sans être submergée.
Le retraitement porte ensuite sur les souvenirs, les émotions, les sensations corporelles et les croyances négatives qui restent associés à l'expérience. Les stimulations bilatérales peuvent notamment prendre la forme de mouvements oculaires, de stimulations tactiles ou auditives. Elles sont proposées et adaptées par le thérapeute en fonction de la personne et de son rythme.
Au fil du processus, il est possible de constater que :
- le souvenir reste présent, mais devient moins envahissant ;
- les réactions corporelles s'apaisent ;
- les émotions deviennent plus tolérables ;
- certaines croyances négatives sur soi évoluent ;
- le passé peut progressivement être vécu comme appartenant réellement au passé.
L'objectif n'est pas d'effacer le souvenir. Il s'agit de permettre au cerveau de retraiter ce qui n'a pas pu l'être au moment de l'événement, afin que le souvenir puisse rester accessible sans déclencher la même alarme.
Guérir ne signifie pas oublier
Après un traumatisme, il est compréhensible de souhaiter oublier. Pourtant, guérir ne signifie pas nécessairement supprimer le souvenir. C'est pouvoir se souvenir sans revivre.
Pouvoir penser à ce qui s'est passé sans que le corps se comporte comme si le danger était encore présent. Pouvoir retrouver des relations, des sensations, des projets et une liberté de choix qui avaient été entravés.
Et parfois, pouvoir enfin se dire : « C'est arrivé. Cela fait partie de mon histoire. Mais cela ne se passe plus maintenant. »
Une thérapie qui s'adapte à chaque personne
Il n'existe pas une seule manière de vivre un traumatisme, ni une seule manière de le traiter. Certaines personnes consultent après un événement récent. D'autres portent une histoire ancienne, faite de traumatismes répétés ou de difficultés relationnelles qui se sont installées progressivement.
Lorsque les traumatismes sont complexes ou anciens, le travail thérapeutique peut nécessiter davantage de temps. La priorité est alors de construire progressivement suffisamment de sécurité et de stabilité avant d'aborder certains souvenirs.
La qualité de la relation thérapeutique est essentielle : être accueilli sans jugement, se sentir compris, pouvoir avancer à son rythme et retrouver progressivement un sentiment de sécurité.
Le traumatisme ne concerne d'ailleurs jamais uniquement un souvenir. Il peut toucher l'image de soi, les émotions, le corps, les relations et la manière dont on se représente le monde. C'est pourquoi l'accompagnement doit prendre en compte la personne dans sa globalité et son histoire singulière.
Lorsque le corps demande à être entendu
Les réactions liées à un traumatisme peuvent être impressionnantes. Elles ne signifient pas que l'on est faible, fragile ou que l'on perd le contrôle. Elles peuvent être comprises comme les traces d'un système de protection qui a appris à se méfier du danger.
La thérapie consiste alors moins à combattre ces réactions qu'à comprendre leur fonction, à restaurer progressivement un sentiment de sécurité et à permettre à la personne de retrouver davantage de liberté dans sa vie.
Il n'est pas nécessaire d'attendre que la souffrance devienne insupportable pour consulter. Une démarche thérapeutique peut être envisagée lorsque vous avez le sentiment que certaines expériences continuent à influencer votre vie actuelle : anxiété persistante, réactions émotionnelles difficiles à comprendre, cauchemars, hypervigilance, évitements, difficultés relationnelles, sentiment d'insécurité ou manifestations corporelles répétées.
Même lorsque les événements remontent à plusieurs années, il est possible de travailler sur ce qui continue à faire souffrir aujourd'hui.
Faire le premier pas
En tant que psychologue clinicienne et psychothérapeute formée à l'EMDR, j'accompagne les personnes confrontées aux conséquences d'événements traumatiques, qu'ils soient récents ou anciens, ponctuels ou répétés.
Le premier entretien permet avant tout de comprendre votre situation, d'écouter ce que vous vivez aujourd'hui et de réfléchir ensemble à ce qui pourrait vous aider.
La première étape peut simplement être de venir déposer ce qui vous fait souffrir, dans un cadre sécurisant, confidentiel et respectueux de votre rythme.
Parfois, comprendre que nos réactions ont une histoire constitue déjà le début du changement.
NB : cet article a une visée informative et ne remplace pas une évaluation clinique individuelle. Chaque situation étant singulière, l'indication d'une psychothérapie et, le cas échéant, de l'EMDR est évaluée au cas par cas.